Episode 12 : If you wanna use fake instruments, use fake instruments

Souvenez vous, c'était il n'y a pas si longtemps... Enfin quoi, 16 ou 17 ans ? Le rock à papa, les requins de studio, tout ça avait (re)pris un coup dans l'aile, la musique était à nouveau à tout le monde : aux descendants de l'esprit punk, aux mecs bidouillant de l'électro dans leur chambre, aux sampleurs, aux artistes qui osaient bousculer les règles et décider que si pour eux ça sonnait, ça sonnait, même si ça ne sortait pas de 6 mois de travail méticuleux par des pointures.

Oui, souvenez vous, c'est à cette époque que les groupes de rock, ou de variété, s'acoquinaient tout à coup avec les DJ, affirmant à qui voulait bien l'entendre "qu'il y avait toujours eu un côté dance dans leur musique", et que non non, ça n'avait rien d'opportuniste tout à coup de se mettre à faire de la drum'n'bass ou du trip hop. C'était cool. Et c'était plus que ça. Parce qu'il est facile de voir l'usage de l'électronique et des machines com me un moyen de se remettre à la page, et dire du bien de Daft Punk, en 1996, c'était on ne peut plus tendance.

Mais c'est beaucoup plus que ça. C'est une avancée majeure qui a permis la libération d'une génération d'artistes qui ont pu tout à coup se dire "moi aussi je peux faire de la musique, même si je ne suis pas un musicien". Libérer l'expression, détacher la composition et la production de la performance. Ca a donné des choses importantes dans l'histoire de la pop, qu'on a vite fait de balayer d'un revers de main : les premiers OMD, les Pet Shop Boys, Depeche Mode, Soft Cell. Qui venaient de Kraftwerk, voire de Suicide et de leur orgue à boite à rythme... Qui allaient eux-mêmes influencer, malgré eux souvent, de l'autre côté de l'atlantique les pionniers de la techno, et retour en Europe, pour créer une génération à laquelle appartient Thomas Bangalter et Guy Manuel de Homem Christo. Deux types qui se réapproprient aujourd'hui les vieilles valeurs du rock à papa.

Shaking The Habitual

Parce que Daft Punk, il y a peut-être eu "punk" dans leur nom, et ça a eu un semblant de sens lorsqu'ils bricolaient leur house à base de samples de disco et de TB 303 distordues, mais ces jours ci, ça ne semble plus trop être leur truc. Non, en lisant leurs dernières interviews, on a plutôt l'impression d'entendre des vieux requins de studio bavant sur la techno, cette musique sans âme qui "tourne en rond", et sur ces artistes qui osent faire de la musique sur leur ordinateur, détruisant la belle idée du gros son de studio, et le bon vieux temps où on pouvait se payer Nile Rodgers pour faire ses guitares.

Et s'ils disent ça, c'est sans doute parce qu'ils peuvent se payer Nile Rodgers pour faire leurs guitares. Mais guess what ? On n'a pas besoin de se payer Nile Rodgers. Tiens, tu peux prendre l'album anti Random Access Memories de ce début d'année : Shaking The Habitual de The Knife. C'est marrant, hein, The Knife, ils sont 2 aussi. Masqués aussi. Et ils font de la musique électronique, aussi. Pourtant, à l'écoute de Shaking The Habitual, leur 3e album complètement taré, on n'a pas l'impression d'écouter un groupe emprisonné par ses boucles. Ils poussent constamment les meubles, ils abattent les murs, ils inventent des sons qui n'ont aucune origine définie, aucun genre comme ils disent, ils explosent toutes les limites, prennent leur temps (l'album fait 100 minutes), s'étalent dans l'espace avec une pochette qui explose la rétine.

C'est un hold up. On rentre dedans ou pas, tellement certains titres paraissent totalement inaccessibles de l'extérieur, mais quand on y rentre on ne veut pas en sortir. Et à aucun moment, étrangement, on ne ressent le besoin d'entendre un guitariste funky des années 70 te remettre le groove dans ta face, ou des vocoders chanter des banalités, pour nous libérer de cette infamie bricolée à la maison qui tue la belle notion de l'album produit en studio avec de gros moyens, pendant 5 ans. Il y a un morceau basé sur le son d'un foutu ressort rouillé.

"If you wanna use guitars, use guitars"

Le truc c'est ça. Rien n'est une prison, tout dépend de la manière dont on le fait évoluer. Daft Punk se sont retrouvés prisionniers de leurs boucles, parce qu'à écouter leur précédent album, Human After All, ils n'avaient plus la moindre idée de comment les faire vivre. Dans le documentaire qui accompagnait la réédition de Violator en 2006, Andy Fletcher se rappelait du producteur, Flood, qui incitait Depeche Mode à utiliser des guitares s'ils le souhaitaient. Pour sortir de leur moule, de leurs règles qui les interdisaient. "If you wanna use guitars, use guitars". Il disait pas ça à Fletch, parce que Fletch, tout ce qu'il fait dans DM, c'est lire le journal et faire semblant de jouer. Et manger. Mais ça n'est pas le sujet.

Et DM, donc, a eu sa petite crise de rock'n'roll aussi, le truc c'est qu'ils n'ont pas utlisé ça comme moyen de se renier, de chercher la légitimité des vieux rock critics en avouant s'être trompé tout le long, prisonniers qu'ils étaient de la rigidité de la musique électronique. Ils ont utilisé ces influences blues et ces guitares pour alimenter leur son. Ils n'ont jamais tiré un trait sur leur histoire, et d'ailleurs ils sont revenus vers une musique plus électro par la suite. Bon, j'arrête parce que je suis à nouveau en train de parler de Depeche Mode.

Tout ça pour dire que l'on se fiche de l'origine des sons, de savoir que ça vient du guitariste de Chic ou du MacBook Air d'un gamin dans sa chambre, que ce soit un instrument acoustique ou un sample, que ce soit joué en live ou programmé. Ca n'a aucune incidence sur le fait que c'est de la "vraie" musique. Les synthés, les boites à rythmes et les sampleurs existent depuis des décennies. Ca ne se discute même plus.

Mais aujourd'hui, admettre que le nouveau Daft Punk, que j'aime beaucoup d'ailleurs, est juste un habile trip rétro, c'est mal. C'est ne pas comprendre le génie de ces robots qui se sont "extraits de la mode", qui redonnent la vie à la musique, comme le dit la première plage de leur album, tout ça parce qu'il y a un vrai batteur (qu'on entend trop d'ailleurs, comme s'il devait justifier sa présence). Sauf que moi, j'admire les quelques envolées de l'album, Giorgio By Moroder, Motherboard ou Contact, je trouve ça chouette, un peu trop virtuose et bavard, mais très beau quand même. Mais ça c'est bien, OK. Daft Punk a réussi à en tirer quelque chose qui marche pour eux.

Quand Giorgio Moroder montre la lune, Daft Punk le prennent en photo et ajoutent un filtre vintage

Mais rendre la musique vivante, c'est aussi la faire évoluer, la faire bouger, mettre de la spontanéité là dedans, bousculer l'ordre établi. Imposer de nouveaux sons, dire "ça c'est de la musique, parce qu'on en a décidé ainsi", même si ça fait grincer les dents des grands noms de la critique rock. SURTOUT si ça fait grincer les dents des grands noms de la critique rock. Je me souviens des critiques à l'époque de Human After All, en pleine époque de "retour du rock", quand Eudeline les massacrait sur 4 pages. Je me souviens qu'à l'époque j'avais trouvé ça tellement con que j'avais arrêté d'acheter Rock & Folk. Pourtant les mêmes aujourd'hui viennent leur graisser la patte, et les lire comme on lirait une vieille gloire des 70's, adoubés par Philippe Manoeuvre, ça m'attriste un peu.

Random Access Memories est un bon album, vraiment. Riche, ambitieux, intelligent, avec un vrai concept derrière. Gâché un peu, pour moi, par cet étalage de musiciens virtuoses et d'invités qui mettent à mal son unité et la sincérité de sa démarche... Mais il est surtout dommage de devoir attendre les 2 dernières pistes pour entendre les Daft refaire "la musique du futur" dont parle Moroder dans son titre hommage. Le gars parle de se libérer des concepts d'harmonie et des préconceptions, et au lieu d'utiliser cette leçon pour repousser les limites de leur musique, ils se contentent de faire... Du Giorgio Moroder. Il y a un moment génial dans ce titre, la fin, où un synthé se transforme en un bass drum analogique qui se met à esquisser un rythme... Qui s'arrête pour laisser la place à la chanson suivante. Une ballade mielleuse au piano, où un robot s'interroge sur le sens de sa vie. "Please tell me who I am" demande-t-il. Tu es Daft Punk, et tu faisais de la fichue musique électronique avant. Ressaisis-toi. Il y a encore du bon en toi !