Episode 11 : How To Disappear Completely

À la fin de The Dark Knight Rises, désolé pour le spoil mais c'est bon, vous l'avez tous vus maintenant, Batman fait genre j'ai pas réparé le pilote automatique et je vais me sacrifier au large avec la bombe nucléaire qui menaçait de pêter sur Gotham. Sauf qu'il l'avait réparé le pilote, et qu'il avait prévu son coup pour refaire sa vie avec Selina, genre incognito, et boire des coups en terrasse à Florence, coucou Alfred tout ça.

Revenir sans réapparaître

David Bowie, quelque part, est une sorte de super héros. Il partage au moins avec eux le goût des identités multiples, et la capacité à réinventer son histoire en traversant les décennies. Mais surtout, ces 10 dernières années, David Bowie a disparu. Il s'est fondu dans la foule, sous son identité privée, celle que personne ne connaît, et qui pourrait tout aussi bien être sa vraie identité, comme un déguisement de plus, comme Bill décrit la relation entre Superman et les humains dans Kill Bill vol 2.

Le génie de Bowie consiste bien entendu à entretenir le mystère : il revient mais sans revenir. On a bien un album, plutôt bien fichu d'ailleurs, même s'il aurait tout aussi bien pu ne pas le sortir. À ce point d'une carrière, l'artiste fait ce qu'il veut, il n'a plus rien à prouver, et un nouvel album n'est qu'une communication avec le monde extérieur. David Bowie a décidé qu'il avait quelque chose à partager. On l'en remercie, parce que The Next Day est un bon disque, qui n'apporte rien à son oeuvre déjà assez riche, mais on sent que les chansons sont là, le son, l'envie, aussi. Personnellement, ça me suffit, même si je n'irai pas me réveiller la nuit pour l'écouter.

David Bowie The Next Day

Sauf qu'on n'est finalement pas plus avancé. Des photos sont passées, juste assez pour prouver qu'il était en vie et visiblement heureux. Bowie ne réapparait pas : il se fond avec sa légende. La pochette qui recycle Heroes, la simultanéité entre la sortie de l'album et une exposition sur ses multiples visages, les photos officielles qui le voient poser avec son image, la couverture masquée du New Musical Express, la promo de l'album assurée par son entourage, David Bowie réussit à revenir sans dissiper le mystère qui plane autour de lui. On pourrait apprendre demain qu'un hologramme tournerait à sa place, et on ne serait pas plus étonnné que ça. Après tout, a-t-on eu la preuve formelle que Bob Dylan n'était pas conservé artificiellement en vie ?

S'effacer sans disparaître

Hasard ou émulation, David Bowie n'est pas le seul à effectuer un retour fantôme. 2013 voit également le retour de Daft Punk, qui ont réglé le problème de la présence physique depuis longtemps en envoyant des gusses masqués tourner et faire de la promo à leur place (vous n'avez quand même pas cru à cette histoire de robots ?), et celui de The Strokes, un groupe dont on ne sait plus trop s'il existe encore autrement que virtuellement. En 2011, Julian Casablancas faisait studio à part pour poser ses voix sur un album que le reste du groupe avait écrit sans lui. On en venait alors à se demander si la fin n'était pas imminente.

The Strokes Comedown Machine

Un nouvel album, Comedown Machine, vient de sortir, mais qui l'a vraiment enregistré et quand ? Ces derniers mois, les rumeurs de sessions étaient confirmées par les uns et démenties par les autres. Comme Angles, Comedown Machine est tellement bourré de synthés, de boites à rythmes et de voix processées à mort qu'il pourrait tout à fait avoir été généré automatiquement. Je force le trait parce que j'aime beaucoup l'album, le côté synthés 80's ne me gène pas, j'adorais l'album solo de Casablancas et Angles, malgré tout ce qu'on a pu dire et écrire dessus. Mais alors que sort ce disque, l'existence du groupe reste à prouver : la pochette imite une boite de bande magnétique vierge, le livret a pour seul visuel des silhouettes des photos qui ornaient leur premier album, Is This It ?, et le clip du premier single est une compilation d'images d'archives du groupe. Pas d'interviews autrement qu'en coup de vent, aucun concert annoncé. On croirait une communication de best of de fin de contrat.

Exister sans apparaître

Comme pour Bowie, tout cela est trop gros pour ne pas être calculé et conceptualisé. La rareté, le mystère, ça marche. Surtout en ces temps de réseaux sociaux et d'omniprésence. Demandez aux Daft : ils balancent un visuel, 15 secondes de musique et des durées de pistes sans nom et tous les médias sont à leurs pieds. Des blogs de rumeurs se créent. Des petits malins créent des mashup et de vrais faux morceaux à partir des quelques mesures distillées. Personnellement, je préfère pleurer devant ce buzz au compte gouttes que faire le deuil anticipé des New Yorkais, tout de même actifs pour des moribonds. Comedown Machine arrive 2 ans après Angles, ils n'avaient pas sorti un album aussi rapidement que depuis Room On Fire. Désir retrouvé ou liquidation ? L'annonce imminente d'une tournée mondiale, comme celle de leur séparation n'aurait, là encore, rien d'étonnant.