Episode 10 : éloge de l'absence d'évolution

Il y a quelques temps j'écrivais sur des groupes de vieux qui se reforment, pour que des gens comme moi, qui prennent toujours tous les trucs en retard, puissent les voir sur scène, et accessiorement pour payer le divorce du chanteur, mais moi ça me va tant que c'est bon. Et ça l'était. Aujourd'hui, j'évoquerai le cas de l'artiste qui n'a pas sorti de disque depuis 11 ans, voire 21 ans, tellement longtemps qu'on ne l'attendait plus, et je précise d'emblée que je ne parlerai pas de David Bowie, qui fera l'objet d'un autre article. Alors, quand je dis que j'attendais, ça n'est vrai que pour l'un d'entre eux. Parce que je ne fais pas partie des gens qui ont attendu le successeur de Loveless, le 2e album de My Bloody Valentine, depuis 1992. Parce que je l'ai découvert en 2000. Donc je n'aurais attendu que 13 ans, et encore, en fait je n'ai jamais vraiment rien attendu, parce que j'aimais tellement cet album que je n'attendais rien de plus. Pour moi, Loveless c'était parfait, ça n'avait besoin de rien d'autre.

Et c'est comme ça qu'il faut écouter m b v : comme quelque chose que l'on n'attendait pas, et qui arrive en fait comme s'il arrivait 2 ans après Loveless, même typo sur la pochette, même son, mêmes voix ethérées, même impression d'avancer dans de la barbapapa. C'est comme si rien n'avait changé, ça sonne pourtant moderne, à un moment on croit deviner le moment où Kevin Shields, se réveillant accidentellement de son sommeil cryogénique, a vaguement entendu des notes de drum'n'bass, ou Treefingers de Radiohead, un truc comme ça, et s'est rendormi. Mais pas plus que ça, juste assez de "modernité" et de "réinvention".. Et c'est très bien comme ça, parce que m b v, et c'est ça qui est bon, sonne comme du My Bloody Valentine, et comme rien d'autre, celui qu'on avait laissé, intact. Et en l'écoutant, je me suis dit "pourvu que le nouveau Suede soit comme ça".

Parce que celui là je l'ai attendu. Je m'étais fait à l'idée qu'il ne sortirait jamais, et en fait ça m'aurait été, parce que suivre les hauts et les bas de Brett Anderson en solo me suffisait, après tout, si Brett était heureux en sortant des ballades au piano comme celles du très beau Wilderness, ça m'allait aussi. Mais j'espérais quand même. Il l'avait promis quand le groupe s'était séparé après A New Morning, un album pas mauvais mais fatigué. Il avait promis qu'un nouvel album sortirait, peut être un jour. Et finalement, quand la reformation eut lieu, ça tombait bien, parce que Brett Anderson venait de sortir quelque chose qu'il n'avait encore jamais fait. Un mauvais album solo (Black Rainbows, on n'en parle pas et on oublie). Alors ça peut être bon comme mauvais signe : après ça on peut être tenté de se raccrocher aux wagons de son ancien groupe, et ça ne produit pas toujours le résultat escompté.

Heureusement, Bloodsports, le nouveau Suede, est... Presque un miracle. Parce qu'il faut se rappeler ce que c'était devenu Suede, à la fin, réécouter les faces B de A New Morning, la voix de Brett toute pêtée par la cigarette, les textes gnangnan, la production trop lisse, trop propre... Ca faisait un peu peine à entendre, du groupe qui avait fait Animal Nitrate, The Asphalt World, Stay Together, Trash, Lazy... Alors, entendre un album de Suede en 2013, même s'il n'apporte rien, même si tout n'est pas au top, mais bordel, un album de Suede avec de belles guitares, des mélodies élégantes, un Brett qui chante avec passion des textes à peu près inspirés, ça ne changera peut être pas grand chose, mais ça fait du bien. De savoir qu'on peut reformer son groupe 10 ans après et en tirer quelque chose de plus qu'une tournée des hits. Qu'on peut s'endormir pendant 22 ans et boucler un album comme ça, comme si de rien n'était, et que ça sonne comme avant. C'est bien d'évoluer, de se réinventer. Mais ça n'a jamais été obligatoire, et parfois ça n'est pas ce qu'il faut faire. Parfois, la flamme retrouvée suffit.

 

Suede mbv