Episode 3 : Où j'ai vu des groupes de vieux qui se reforment sous la pluie

En matière de musique, ou de tout d'ailleurs, il y a une constante : on est toujours né un peu trop tard, ou on n'a pas su s'intéresser à temps, et on souffre du complexe d'infériorité de celui ou celle qui n'a pas connu de son vivant, ou quand c'était bien, ou quand c'était pas connu. Moi par exemple, la première fois que j'ai entendu parler des Stone Roses, c'était quelques jours avant leur séparation, et je m'y suis intéressé en 1998, quand Ian Brown, le chanteur, a sorti un album solo brouillon mais pas si mal, et balançait dans la presse sur son ex guitariste John Squire.

Et puis comme c'est le genre de groupe que "tu dois avoir écouté une fois dans ta vie", un jour j'ai acheté leur premier album et moi, fan d'Oasis, je suis évidemment tombé sous le charme de cette parfaite synthèse d'absolument tout ce qui me plait dans le rock psychédélique et ce qu'on appelle par chez nous la "pop anglaise". Mais c'était trop tard, même pour avoir découvert le groupe avec son décevant second, et dernier album, Second Coming, qui lorgnait plus vers du blues rock boogie woogie au fin fond du Mississipi. J'étais condamné à écouter des albums de Ian Brown en solo, d'ailleurs de bons albums mélangeant habilement électro, rock et musique orientale, et à fantasmer sur ce que devait être un concert des Stone Roses, la probabilité qu'ils se reforment étant proche de zero.

Pour New Order c'était un peu différent, parce que New Order ont toujours été un peu séparés, même quand ils étaient ensemble. Mais pareil, je me suis pris de passion pour ce groupe quand il était en plein hiatus, et j'ai loupé les 2 ou 3 occasions que j'aurais eu de les voir quand ils avaient repris leur affaire. Ils se sont séparés en 2007, et je m'étais dit que je ne verrais jamais New Order de ma vie.

Je suis tellement fort pour ces trucs là, que j'ai commencé à m'intéresser aux Clash quelques semaines avant la mort de Joe Strummer.

Fort heureusement, la crise, le succès des tournées nostalgie, et les carnets de chèque des organisateurs de festivals ont eu récemment un effet assez bénéfique pour appaiser les rivalités rock'n'roll d'antan. On n'en est pas encore tout à fait à reformer les Smiths, mais les divorces coutant ce qu'ils coutent, les Stone Roses ont finalement décidé d'enterrer la hache de guerre. Pendant ce temps, ce qui restait de New Order, c'est à dire les 3/4 moins le vieux grincheux de Peter Hook, déjà occupé à tourner avec le fantôme de Ian Curtis, s'est reformé pour la gloire. Et un peu pour réclamer sa part du fantôme de Ian Curtis.

Fort heureusement aussi, par une heureuse coincidence attribuée, j'imagine, à un certain alignement des planètes qui ne se produit qu'une fois tous les 300 ans, ces deux groupes ont décidé de faire de Lyon leur seule escale française.

Qu'est ce qu'on fait, on y va ? C'est que c'est risqué : les uns comme les autres ont un potentiel de saccage de concert, du en partie à la facilité déconcertante avec laquelle leurs chanteurs respectifs peuvent chanter comme des casseroles. Et puis ces concerts, ça craint un peu. Voir New Order avec un petit jeunot qui remplace le bassiste le plus génial des années 80, c'est limite non ? Et puis les Roses, ils doivent se détester, ça va se voir, ça va s'entendre... Bon ben parfait, j'irai aux deux alors.

Le soir de New Order il flotte, et se retrouver devant un musée, dans une file d'attente remplie de bobos en survet Adidas vintage sous la pluie, pour voir un groupe de prolos qui a fait danser la Grande Bretagne thatcherienne, c'est assez agaçant. Mais pas très important. Je suis venu voir des Héros. Des gens dont la musique signifie tellement pour moi, que le simple fait de voir et d'entendre Bernard Sumner, Gillian Gilbert et Stephen Morris jouer des tubes de New Order façon best of syndical me suffira probablement. Et c'est ce qui se passe. Un concert millimétré, avec juste ce qu'il faut de morceaux un peu plus obscurs pour séduire le fan geek, avec les tubes joués exactement comme on s'attend à les entendre (à part True Faith qui envoie beaucoup plus que l'original), avec un Bernard Sumner qui chante faux, mais même pas trop, et qui a toujours l'air aussi con quand il ne tient pas sa guitare.

On a droit à l'inévitable rappel Joy Division, que je trouve toujours aussi hors sujet. Love Will Tear Us Apart ne leur appartient pas, quoiqu'il arrive. C'est sacré, c'est Ian, c'est tout. Ca aurait du disparaître avec lui. Mais c'est pas grave, c'était quand même un bon moment. Il y a eu True Faith, il y a eu Bizarre Love Triangle, Perfect Kiss, Age Of Consent, Temptation... Il aurait pu y avoir 1963 et j'aurais été comblé, mais voilà, même sans Peter Hook qui manquait cruellement, c'était quand même New Order quelque part. Je ne devrais pas dire ça, parce que je sais qu'au fond, ça n'est pas vrai.

Episode 3.5 : Où je raconte un peu le même concert, mais avec les Stone Roses


Se passe alors un peu plus d'un mois, et il pleut toujours, sauf que là on est à Fourvière et ça n'est jamais très bon quand il pleut là bas, parce que c'est aussi pour ta gueule. A quelques minutes de la reformation des Stone Roses, je mets mon poncho. Et là tout à coup je me rends compte que la première partie est assurée par Mick Jones, et qu'il se met à chanter Train In Vain. Et là je me rappelle que je me suis intéressé au Clash quelques semaines avant la mort de Joe Strummer. Mais que finalement, après le concert de The Good, The Bad & The Queen en 2007, j'aurai quand même vu la moitié des Clash à Fourvière. Le concert se finit avec Eric Cantona et Rachid Taha, ce qui est un peu surréaliste. Et l'attente reprend.

Et puis les Stone Roses entrent en scène. Et ils entonnent I Wanna Be Adored. Et puis ils sont faux. John Squire joue trop haut par rapport à la basse de Mani, Ian Brown chante trop bas. Mais putain, c'est magique, c'est les Stone Roses tout à coup. Je ne réalise même pas... Ils enchainent vite, les tubes, les faces B, les morceaux du premier album... Ils oublient pratiquement le second, pour ne pas se fâcher. Peut être aussi pour la même raison, ils semblent à des kilomètres les uns des autres. Mais ils tombent sur leurs pattes, et ça se réchauffe. Ca sonne exactement comme ça sonnait avant, et malgré les rumeurs qui ont circulé ils ont l'air relativement heureux d'être les Stone Roses ce soir. Ca s'endort un peu quand ils se mettent à Fools Gold et Something's Burning, deux morceaux trop longs et trop mous ce soir. Et de toute façon, même si c'est ce à quoi on les associe souvent, la période baggy/wahwah/boite à rythme funky interminable, ça n'est pas ce que je préfère chez eux.

Soudain, ils enchainent sur Waterfall. Et là c'est l'extase. N'importe qui dans ce public lyonnais coincé, qui a un peu de coeur et de rock'n'roll dans la tête se lève en entendant ce riff d'intro, et se met à tomber le sac poubelle, danser et taper dans les mains. Moment de grâce qu'ils font durer avec Don't Stop, et nous on ne veut pas non plus que la chanson s'arrête. "Isn't it funny how you shine ?"

De là plus rien ne peut être comme avant, et même la voix de Ian Brown partant en totale sucette sur This Is The One ne peut nous faire retomber, il y a les Stone Roses, les vrais Stone Roses, qui jouent She Bangs The Drums, quoi ! On a même droit à Ian Brown qui s'approche de John Squire pour entonner Elizabeth My Dear avant le feu d'artifice final de I Am The Resurrection. Quand ça se termine j'ai du mal à me rendre compte qu'ils ont joué 19 titres. Tout leur premier album, ils n'avaient jamais fait ça de leur vie. Et des morceaux plus rares même si ma chanson préférée des Roses, Elephant Stone, manque à l'appel.

Mais ça n'est pas grave parce que ce soir, ils ont été exactement comme si rien ne s'était passé pendant tout ce temps. Ils se détestent peut être autant qu'à l'époque. Ian Brown chante toujours aussi faux. Et ils n'arriveront jamais à recréer, avec une seule guitare et un batteur qui fait ce qu'il peut pour assurer les harmonies vocales, la magie de ce fichu premier album. Mais ce soir ils sont venus dans l'arène, et ils ont fait quelque chose de déjà colossal : revenir, assurer un concert, et se montrer digne de la légende, un peu surfaite mais quand même méritée quelque part, qui les précède. Ce soir là j'ai vu un groupe vivant, pas une pièce de musée.