Episode 8 : The ballad of Dwight Frye

Il y a quelques mois, quand j'ai relancé ce blog, je voulais aussi parler de cinéma. Et puis, en fait, je ne trouvais jamais les mots pour décrire les films que je venais de voir, parce que j'ai toujours un rapport assez émotionnel à tout ça, et je mets un certain temps à descendre, ce après quoi je ne me souviens plus de ce que je voulais écrire. Alors j'ai décidé de ne parler que des films que j'achète en DVD ou Blu-ray, puisqu'eux, je peux les revoir, et je suis déjà descendu depuis ma première vision.

Et donc, comme Frankenweenie de Tim Burton sort au cinéma, je ne vais pas en parler, mais plutôt revenir sur Dark Shadows, sorti récemment dans un joli combo Blu-ray/DVD/CD. Parce qu'il y a des choses à dire sur ce film, qui me paraissent nécessaires. D'abord, je pense qu'il y a deux catégories de films de Tim Burton : les films réalisés par Tim Burton entre 1990 et 1994 (Edward Scissorhands, Batman Returns et Ed Wood), et tous les autres films de Tim Burton qui sont à des années lumière de ces 3 chefs d'oeuvre là, qui sont et qui resteront à tout jamais parmi les meilleurs films que j'ai vus de ma vie, et oui j'en ai vus plein d'autres.

Et ensuite, je n'ai jamais aimé cette Burtonmania qui fait que chaque film de Tim Burton se retrouve affublé des mêmes superlatifs que je vous épargnerai ici, même quand ils sont aussi moyens que Charlie et la Chocolaterie ou Alice au Pays des Merveilles. Un cinéaste se plante parfois, et Tim Burton s'est planté plusieurs fois.

Mais avec Dark Shadows, même si le film est loin d'être parfait, j'ai retrouvé ce que j'aime dans le cinéma de Tim Burton, et qui était difficile à trouver, même dans ses meilleurs films récents (pour moi Big Fish et Sweeney Todd). Et le revoir m'a aidé à mettre le doigt dessus : c'est cette folie qui n'hésite pas à jongler entre des situations ouvertement comiques et des personnages finalement très torturés, pour lesquels on ressent quelque chose de spécial. C'est cette absence de limites qui bascule de gags parfois un peu éculés à une horreur assez effroyable si on la sort de son contexte comique, et livrée de manière parfois très crue (et je ne parle pas forcément de canines et de sang qui coule).

Dark Shadows pourrait être une énième comédie bâtie autour d'un héros venu du passé pour affronter le monde moderne. Ce qu'est parfois le film, malgré lui, parce qu'on ne peut pas éviter la découverte de la télévision ou le décalage de langage et de manières, d'Hibernatus à Austin Powers. C'est l'aspect le moins intéressant du film, heureusement pas le plus développé.

Dark Shadows pourrait être une comédie romantique gothique et un peu vache basée sur une rivalité qui déchire un couple dans une histoire d'amour/haine (ici une lutte sans merci autour de... bâteaux de pêche et de fruits de mer en conserve !), et Eva Green est absolument parfaite dans le rôle de la b(w)itch de service qui revient foutre le bordel, génération après génération.

Dark Shadows pourrait être une histoire de famille troublée par l'arrivée du supernaturel, une famille avec un père façon américain moyen, une mère à la beauté mystérieuse, une ado rebelle et un gosse qui voit des fantômes. Une sorte de croisement entre Beetlejuice et la Famille Addams. Le film est d'ailleurs adapté d'une série TV jouant sur le registre du comique gothique.

Mais Dark Shadows est aussi l'histoire d'un amour brisé, d'un type qui tue de sang froid parce qu'il ne peut pas s'en empêcher, d'une fille qui a passé son enfance dans un asile psychiatrique, soignée à coups d'électrochocs, d'une psy alcoolique, d'un enfant torturé et flanqué d'un père indigne, d'une famille déconstruite, d'une mère qui défend sa progéniture à coups de fusil à pompe, d'une poupée de porcelaine qui se fissure jusqu'à craquer complètement, d'une nostalgie diffusée sur fond de Moody Blues, d'Iggy Pop et d'Alice Cooper, et d'une petite ville sinistre photographiée comme un vieux Polaroid.

Dark Shadows est tout ça à la fois, et s'il ne l'est pas toujours à la perfection, si Johnny Depp fait du Johnny Depp et Helena Bonham Carter sa Helena Bonham Carter, si les gags sont parfois lourds, et si le final empile les twists inutiles, ça n'a pas grande importance, parce que pour moi le film fait mouche : je ris comme je frissonne de bon coeur, et un film qui jongle aussi bien avec mes émotions et qui me tient suffisamment éveillé pour que je lui pardonne ses nombreux défauts (2 autres exemples dans mes 2 prochains posts cinéma), c'est un film vivant et c'est tout ce qui compte pour moi. Dark Shadows est, pour la première fois depuis bien longtemps, un film de Tim Burton qui parle un peu au geek introverti que je suis, un Burton qui me parle un peu de Burton, de ce vieux fantôme qui me disait des choses sur moi, fût un temps, et ça ne remonte pas à 2 siècles...

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